• Lucie Collot

La Maison d'art lorraine, une réalisation ambitieuse


Photographie de Charles Fridrich, créateur de peluches décolorées à Nancy, fonds privé.


1. La création


Alors que ses tissus connaissaient, "(...) par toutes les grandes maisons d'ameublement d'Europe", "(...) un accueil bienveillant" et que celles-ci leurs assuraient "(...) un succès qui ira toujours croissant" [note 1] ; quelques années après, Charles Fridrich décide d'ouvrir une Maison d'art lorraine. Pour cela il créée une société en commandite "Ch. Fridrich & Cie" au capital de 100 000 Francs [note 2].


En 1900, il n'est alors âgé que de 24 ans, la Maison d'art lorraine s'ouvre au public de 15 novembre 1900 [note 3].


Une revue bi-mensuelle de La Lorraine Artiste [note 4] précise les particularités de cette société, elle rassemble à la fois une fabrique de tissus d'art située 4 rue de la Salle et la Maison d'art lorraine installée au 38 rue Stanislas à Nancy dans l'ancienne miroiterie Hartfort [note 5] accueillant les bureaux de la revue La Lorraine Artiste. Les bureaux étaient dédoublés, l'un établit au 38 rue Stanislas à Nancy, l'autre à Paris au 40 rue de Paradis [note 6].

Devanture de la Maison d'art lorraine de Charles Fridrich située au 38 rue Stanislas à Nancy, vers 1903.

La Maison d'art lorraine est créée par Charles Fridrich " (...) dans le but de favoriser l'expansion de l'Art moderne". En ces années de transition vers le XXe siècle, l'Art moderne n'est pas encore très visible à Nancy et ne se trouve que dans " (...) quelques vitrines, comme celle de René Wiener rue des Dominicains [note 7] ". Ainsi, seuls les amateurs de ce nouveau goût moderne savent où aller voir cette fraîcheur artistique alors qu'un large public ignore encore tout du développement de cet art nouveau.


Charles Fridrich fonde sa Maison d'art pour tous ces créateurs, inconnus ou méconnus qui déploient leurs efforts vers cette tendance nouvelle disposant désormais d'un lieu ou exposer leurs œuvres. Cet galerie d'art se veut être un lieu où différents objets se côtoient pour créer des atmosphères semblables aux nouveaux intérieurs modernes.


Pour ce créateur textile attaché aux idées fondamentales de l'Ecole de Nancy, cette Maison d'art lorraine doit être éducatrice pour le public, les jeunes créateurs, les artistes et les industriels. Enfin Nancy voit la naissance d'un lieu qui se veut ouvert à tous, permettant la vulgarisation de l'art.




2. Les protagonistes


Charles Fridrich ne se lance pas seul dans cette aventure, il créée la Maison d'art lorraine avec bon nombre d'acteurs majeurs de la vie artistique et économique du bassin nancéien. Pour s'engager dans cette fondation, avoir du soutien et être reconnu était indispensable. Grâce à ses amis, ses collaborateurs et ses nombreuses rencontres professionnelles, Fridrich a pu tisser un réseau qui lui permettra de créer la Maison d'art lorraine. Il sera entouré des plus grands protagonistes de l'Ecole de Nancy, ces sociétaires, une trentaine environ, sont des artistes, des industriels, des architectes et de grandes maisons. L'adhésion des Maisons d'art pour son projet est remarquée par Emile Nicolas : Fridrich " (...) s'est assuré le concours de nos meilleurs maisons françaises et de plusieurs maisons étrangères [note 8]".


Victor Prouvé, Louis Hestaux, Jacques Gruber, Emile André, Henri Bergé, Gaston Save, Edouard Bour, Camille Gauthier, Létrillard, la Maison Moderne de Paris et les faïenceries de Sarreguemines, pour ne citer que ces exemples, font partis du groupe de partenaires soutenant la création de la Maison d'art lorraine. Le conseil de surveillance est assuré par Léopold Betting administrateur des grandes brasseries de Maxéville, Emile Goutière-Vernolle rédacteur en chef de La Lorraine Artiste et de la revue Art et Industrie, Rivaud bijoutier d'art à Paris et Amédée Thomas un ancien industriel nancéien. D'ailleurs, la présence d'Emile Goutière-Vernolle dans l'entourage de Fridrich n'a pas du plaire à tout le monde, pour preuve, sur une lettre manuscrite anonyme envoyée à Charles Fridrich, il est écrit :

"Il eut été mieux, pour la réussite de votre entreprise que Mr Vernolle Goutière n'y fut pas mêlé, car le personnage n'est pas sympathique à beaucoup de personnes. [note 9]".

Gaston Save écrit à ce sujet :

" (...) le concours des maîtres de l'Art décoratif Lorrain qui, loin de voir en cette exposition permanente une maison rivale, se sont empressés de donner à cette tentative d'expansion, l'appui tutélaire de noms aussi autorisés que ceux de Majorelle, Daum et bientôt Gallé. Ces maisons mères du décor lorrain, qui ont crée une forme d'art, un style consacré et déjà célèbre, faisant honneur au goût nancéien, sont plutôt heureuses de voir leur création exaltée, développée, perpétuée et vulgarisée par une seconde génération d'artistes, admirateurs de leurs aînés [note 10]".

Charles Fridrich va être également soutenu par la revue La Lorraine Artiste, notamment au travers de nombreux articles que publie son ami Pierre-Emile Nicolas (1871-1940), critique d'art et proche de la famille, il épousera Marguerite la sœur de Charles Fridrich [note 11].




3. Les galeries


Henri Bergé, affiche pour la Maison d'art lorraine.

La Maison d'art lorraine se compose de différentes pièces et de deux galeries : l'une de 15 mètres et une seconde de 40 mètres de long entourée d'une vaste mezzanine et éclairée par une verrière [note 12]. Tout cet espace est occupé par " (...) près d'un million de marchandises et d'objets d'art" constitués par des " (...) œuvres créées par la Maison d'art ou mises en dépôt par des artistes ou industriels" [note 13].


Emile Nicolas détaille dans un article [notre 14] que c'est un " lieu exquis aux vastes galeries luxueusement aménagées" dans lesquelles Charles Fridrich y présentait une décoration générale d'intérieurs en style anciens et modernes au travers de ses velours décolorés, de meubles, de soieries, de tapisseries, de tapis Français et d'Orient, de broderies, de grès, de maroquineries, de bronzes, de bijoux et orfèvrerie, de peintures décoratives, de papiers peints, d'installations électriques, d'appareils d'éclairage de tous systèmes, de cristaux et verreries d'art ou encore des services de table.


Les expositions permanentes ou publiques organisaient à la Maison d'art lorraine, laissant une grande place aux artistes régionaux, valorisaient les œuvres de Victor Prouvé, de Camille Gauthier, de Wittmann, de Lehmann, de Finot, de Courteix, de Louis Hestaux, de Charles Fridrich, de Létrillart, de l'Ecole Messine, d'Edmond Lombard ou encore celles des principales Maisons d'art remarquées à l'Exposition de 1900. Toutefois, on remarque que certains précurseurs de l'Ecole de Nancy, comme Emile Gallé, Louis Majorelle, les Frères Daum ou Eugène Vallin n'ont jamais exposé à la Maison d'art lorraine. Une lettre de la Maison Majorelle [note 15] envoyée à Charles Fridrich en 1900 atteste que les frères Majorelle envisageaient de mettre certaines verreries de Daum dans les galeries à la demande de Fridrich.


Charles Fridrich avait su créer des ambiances modernes en mélangeant des œuvres artistiques d'ici ou d'ailleurs, les visiteurs pouvaient ainsi voir des céramiques d'artistes parisiens, tels qu'Alexandre Bigot, Dalpayrat, Delaherche et Lachenal, des sculptures d'Auguste Rodin ou encore des tapisseries de Scherrebeck, des tissus anglais et des tapis d'Orient.




4. Les concours organisés


La Maison d'art lorraine organisait des concours destinés exclusivement aux jeunes artistes, filles ou garçons nés en Meurthe-et-Moselle, en Meuse et dans les Vosges, âgés de moins de 20 ans, pour les exercer aux arts décoratifs. Le sujet était affiché tous les premiers de chaque mois à la Maison d'art et était publié dans plusieurs journaux. Les prix décernés pouvaient être des objets, des livres, de l'argent ou bien des mentions. Les projets primés étaient exposés dans les galeries leur assurant une visibilité.


Charles Fridrich désirait former et éduquer les jeunes par l'organisation de ces concours mais aussi grâce aux prix décernés comme notamment ce prix unique : une bourse de deux cents francs pour effectuer un voyage à l'étranger avec l'obligation de rapporter au moins quatre aquarelles et vingt croquis d’œuvres décoratives, des notes et une narration de voyage sous un point de vue artistique.


Les sujets de concours proposés pouvaient être : une entrée de boites aux lettres en métal, un rideau destiné à décorer une porte de salon, une lampe ou encore un cadran d'horloge. Il y avait également des concours de photographie pour lesquels deux thématiques, le sous bois et les effets de brouillard, ont été soumises à ces jeunes gens désireux de se faire remarquer.



Note 1 : Statuts de la société en commandite "Ch. Fridrich & Cie", Fonds de documentation patrimoniale du Musée Lorrain, Dossier Charles Fridrich.
Note 2 : Archives commerciales de la France, 28 décembre 1901, p.36.
Note 3 : La Lorraine Artiste, 1er novembre 1900, p.126.
Note 4 : Op. Cit, Statuts de la société en commandite "Ch. Fridrich & Cie".
Note 5 : L'Immeuble et la Construction dans l'Est, 23 septembre 1900, p.164.
Note 6 : Informations écrites sur l'en-tête d'une lettre, utilisée par la Maison d'Art lorraine. Cette lettre est rédigée par Charles Fridrich le 20 mai 1903. Fonds de documentation patrimoniale du Musée Lorrain, Dossier Charles Fridrich.
Note 7 : Coley, "La diffusion de l'Ecole de Nancy : le rêve social et les réalités commerciales", 1999, p.217.
Note 8 : Nicolas, La Lorraine Artiste, 15 novembre 1900, p.132.
Note 9 : Lettre manuscrite anonyme datée du 15 février 1901, destinée à Charles Fridrich, Musée de l'Ecole de Nancy.
Note 10 : Save,La Lorraine Artiste, 15 novembre 1900, p.136.
Note 11 : Mentionné dans la rubrique "prochain mariage" dans l'Etoile de l'Est, Fonds de documentation patrimoniale du Musée Lorrain, Dossier Charles Fridrich.
Note 12 : Fonds photographique, Plaques de verre, Musée de l'Ecole de Nancy, Numéro d'inventaire : 998.5.1.
Note 13 : Op. Cit, Statuts de la société en commandite "Ch. Fridrich & Cie".
Note 14 : Nicolas, La Lorraine Artiste, 15 novembre 1900, p.135.
Note 15 : Lettre de Jules Majorelle à Charles Fridrich datée du 12 novembre 1900, Musée de l'Ecole de Nancy.















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